Laboratoire de phonétique

L'impact des facteurs auditifs et visuels dans le développement de la parole : le contraste i/y en français

L’émergence de la parole chez l’enfant nécessite le contrôle graduel des organes articulatoires, parallèlement au traitement des informations perceptives. D’abord, le contrôle unique de la mandibule, au stade du babillage canonique (environ 6 mois), est relié à l’inventaire limité de voyelles et de consonnes produites par le petit locuteur ([baba], [nana], etc.). La maîtrise des mouvements linguaux et labiaux permet ensuite la réalisation des contrastes phonologiques de lieux et de modes articulatoires de la langue maternelle. En ce qui concerne la perception, il a été montré que l’enfant construit ses représentations phonologiques par le biais d’indices auditifs et visuels (position des lèvres) provenant de son environnement. Chez les enfants aveugles, par exemple, il est reconnu que les phonèmes de la langue maternelle sont produits plus tardivement que chez les enfants voyants. Or, parler ne consiste pas en la juxtaposition de phonèmes invariants. Le passage d’une configuration à une autre requiert une coordination fine des organes articulatoires. L’un des indices de cette coordination, la coarticulation, constitue une étape majeure dans le développement de la parole.

Dans le cadre de ce projet, nous proposons d’étudier l’impact des informations perceptives auditives et visuelles sur le développement de l’opposition entre /i/ et /y/, pour des sujets voyants et aveugles. Ce contraste se réalise articulatoirement, en français, par une opposition entre des mouvements visibles (lèvres rétractées pour /i/ et lèvres projetées pour /y/), bien qu’il puisse théoriquement être produit par une position plus postérieure de la langue et une projection moins importante des lèvres. D’abord, des enregistrements de production d’enfants (de 3 et 5 ans) et d’adultes, voyants et non voyants, seront menés. Les séquences à l’étude seront les voyelles isolées /i/ et /y/, de même que les séquences /iCy/ (où C correspond à 0, 1, 2, 3 ou 4 consonnes non arrondies c’est-à-dire sans projection labiale). Des analyses articulatoires, acoustiques et perceptives seront réalisées, pour chacun des sujets. Au plan articulatoire, nous prévoyons l’enregistrement des mouvements de la langue et des lèvres à l’aide de l’Optotrak et de l’articulographie (EMA). Puisque, chez l’adulte voyant, de telles analyses ont permis de développer des modèles théoriques de planification et de contrôle des segments, nous pourrons confronter les résultats de nos analyses aux données de sujets adultes. Des analyses acoustiques détaillées permettront de définir la cible auditive associée à /y/, similaire pour les deux groupes de sujets mais possiblement atteinte par des moyens différents en fonction du type d’informations sensorielles auxquelles a accès le locuteur. Pour chaque enfant, un test perceptif permettra de relier les capacités de discriminations visuelles et/ou auditives aux contrastes produits.

Les résultats de ce travail viendront enrichir les théories sur l’acquisition du système phonologique, notamment en ce qui concerne le rôle de la vision et de l’audition. Nos recherches seront aussi à relier aux universaux phonologiques, qui attribuent aux modalités sensorielles une part importante dans la sélection des voyelles et consonnes les plus fréquentes des langues du monde. Par exemple, en ce qui concerne les systèmes consonantiques, des critères visuels permettent d’expliquer la prédominance d’oppositions fréquemment recensées. Alors que le contraste /m/-/n/, qui apparaît dans 94% des langues de la base de données UPSID (UCLA Phonological and Segment Inventory Database), est peu robuste dans le canal auditif, il est facilement discriminé par des indices visuels. La comparaison des stratégies mises en oeuvre par les deux groupes de sujets afin de réaliser les mêmes unités constitue aussi un apport original à la robotique cognitive de la parole, dont le but ultime consiste à développer un véritable robot parlant simulant la croissance. Enfin, nos résultats auront des retombées en orthophonie, où la recherche de stratégies de rééducation doit nécessairement s’arrimer aux avancées des théories du développement du contrôle moteur.


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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 28 juin 2010