Laboratoire de phonétique

Corrélats articulatoires et acoustiques de l'accent d'emphase : une étude développementale

Cette étude vise à étudier les corrélats acoustiques et moteurs de l’accentuation (mise en relief d’une syllabe) au cours du développement. De façon plus spécifique, nos objectifs consistent à (i) déterminer les caractéristiques intonatives associées à la réalisation de l’accent, (ii) caractériser les contrastes articulatoires réalisés entre segments accentués et non accentués, par l’analyse des signaux acoustiques et le suivi des mouvements articulatoires, (iii) évaluer la pertinence perceptuelle des accents réalisés par différents locuteurs. Projet en collaboration avec Hélène Loevenbruck et Christophe Savariaux, de l'Institut de la Communication Parlée de Grenoble (France).

Problématique

Plus qu’un simple séquencement d’unités discrètes, le signal de parole résulte de mécanismes complexes permettant la transmission d’une substance linguistique. Ces mécanismes sont soumis à une variabilité considérable. Les différences inter-individuelles relatives à l’âge et au sexe, entre autres, induisent des modifications importantes des valeurs acoustiques associées à un même segment. Au plan intra-individuel, ces mêmes paramètres physiques varient en fonction de l’identité du segment réalisé, de l’influence des segments adjacents (coarticulation), d’effets prosodiques (débit, accentuation), etc. Ainsi, au chapitre des réalisations prosodiques, l’accent, défini par la mise en relief d’une syllabe, se réalise par différents effets articulatoires et acoustiques (Fougeron et Keating, 1997 ; Fougeron, 2001). Si les études empiriques des faits accentuels, pour des sujets adultes, ont connu un essor considérable, en revanche, force est de constater l’état lacunaire des travaux visant à déterminer la validité de ces représentations pour des locuteurs enfants. Si l’on considère que ces locuteurs disposent d’un système de production et de perception de la parole semblable à l’adulte, mais soumis à des contraintes biomécaniques, motrices et articulatoires différentes (Kent, 1976), quelles sont les manifestations phonétiques, dans le signal sonore, des faits accentuels, notamment aux plans segmental et intonatif ?

Approche théorique et objectifs

Les travaux menés dans le but de décrire les phénomènes reliés à l'accentuation ont été orientés selon deux principales approches. En premier lieu, un cadre théorique relativement récent vise à étudier les effets articulatoires de l’accentuation (de Jong et al., 1993). Ce domaine de recherche, auquel on réfère par les termes « prosodie articulatoire », est directement rattaché à la robotique de la parole, qui conçoit que le locuteur-auditeur est muni d’un système de production (les organes articulatoires de la parole), contrôlé par des commandes motrices, et d’un système perceptif, permettant d’évaluer un produit acoustique. L’organisation prosodique hiérarchisée peut donc se traduire par ses influences diverses sur les paramètres de commande du système, c’est-à-dire les gestes des articulateurs (lèvres, langue, mâchoire, larynx). Des travaux ont d’ailleurs été consacrés à l’étude des liens entre paramètres articulatoires et organisation prosodique, et ont montré que l’accentuation d’une syllabe résulte en une hyperarticulation des segments (Harrington et al., 1995 ; de Jong, 1995). En second lieu, il est reconnu que les faits accentuels se manifestent également au niveau intonatif, où les contours de fréquence fondamentale réalisés représentent l'actualisation de formes prosodiques phonologiques. Ces formes sous-jacentes consistent en une succession de tons hauts ou bas, inférés par les écarts de fréquence fondamentale. Cette approche, largement utilisée dans la description du rythme (Cedergren et al., 1989), permet de relier les faits physiques (fréquence fondamentale) à des représentations abstraites (tons). Enfin, la problématique sera posée en fonction de la variabilité relative au développement : si les contours intonatifs, reliés au contrôle du larynx, sont acquis relativement tôt chez les enfants (à quelques mois), en revanche la coordination des articulateurs n’atteint la maturité que vers l’âge de 10 ans (Green et al., 2000 ; Nittrouer, 1995 ; Ostry et al., 1984). Il peut donc être prédit que l’enfant exploite des stratégies différentes de celles de l’adulte afin de mettre en relief ses syllabes (accents).

Compte tenu de l’approche théorique dans laquelle nous nous inscrivons, nos objectifs sont les suivants :

  • déterminer, à l'aide de représentations tonales, les corrélats acoustiques des phénomènes accentuels, dans des énoncés d'enfants de 3 ans jusqu’à l’âge adulte;
  • déterminer, pour ces locuteurs, les corrélats articulatoires des phénomènes accentuels au niveau segmental.

Méthodologie

La méthodologie adoptée impliquera trois volets principaux, directement reliés à l'atteinte des objectifs énoncés en 2.2. D'abord, nous prévoyons l'enregistrement audiovisuel d’un corpus de séquences contrôlées, comportant différentes structures prosodiques définies par la position et le type d’accent (groupes accentuels, syntagmes intonatifs, etc). Les phénomènes de coarticulation de deux commandes articulatoires : le geste de fermeture de la mâchoire (associée à une consonne) et le geste d’arrondissement et de protrusion des lèvres (associé à [y] et [u], par exemple) seront observés. L’analyse instrumentale des contours intonatifs permettra d’associer les représentations tonales aux énoncés réalisés, et ainsi d’atteindre l’objectif (a). L’objectif (b) nécessitera l’enregistrement audio-visuel de quelques séquences (moins nombreuses) de notre corpus. Cette méthodologie, permet de repérer la durée des gestes de protrusion des lèvres et de montée ou de descente de la mâchoire. Deux caméras (de face et de profil) enregistrent le signal visuel, ensuite analysé. Les données recueillies nous permettront de déterminer dans quelle mesure le chevauchement des gestes articulatoires est véritablement affecté par l’accentuation, de même que l’étendue de la coarticulation (syllabe ou groupe accentuel).


Références bibliographiques

Cedergren, H. J., Perreault, H., Poiré, F. et Rousseau, P. (1990) : « L'accentuation québécoise: une approche tonale », Revue Québécoise de Linguistique, 19 (2), 25-38.

de Jong, K. (1995) : « The supraglottal articulation of prominence in English : linguistic stress as localized hyperarticulation », Journal of the Acoustical Society of America, 97, 491-504.

de Jong, K., Beckman, M. E. et Edwards, J. (1993) : « The interplay between prosodic structure and coarticulation », Language and Speech, 36 (2-3), 197-212.

Fougeron, C. (2001) : « Articulatory properties of initial segments in several prosodic constituents in French », Journal of Phonetics, 29, 109-135.

Fougeron, C. et Keating, P. (1997) : « Articulatory strengthening at edges of prosodic domains », Journal of the Acoustical Society of America, 101, 3728-3740.

Green, J. R., Moore, C. A., Higashikawa, M. et Steeve, R. W. (2000) : « The Physiologic Development of Speech Motor Control : Lip and Jaw Coordination », Journal of Speech, Language and Hearing Research, 43, 239-255.

Harrington, J., Fletcher, J. et Roberts, C. (1995) : « Coarticulation and the accented/unaccented distinction », Journal of Phonetics, 23, 305-322.

Kent, R. D. (1976) : « Anatomical and neuromuscular maturation of the speech mecanism : Evidence from acoustic studies », Journal of Speech and Hearing Research, 19, 421-447.

Nittrouer, S. (1995) : « Children learn separate aspects of speech production at different rates : Evidence from spectral moments », Journal of the Acoustical Society of America, 97, 520-530.

Ostry, D. J., Feltham, R. F. et Munhall, K. G. (1994) : « Characteristics of speech motor development in children », Developmental Psychology, 20, 859-871.


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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 28 juin 2010