Laboratoire de phonétique

Le développement de la coarticulation labiale anticipante

Résumé de la recherche

Plus qu’un simple séquencement d’unités discrètes, le signal de parole résulte de la coordination de mécanismes complexes permettant la transmission d’une substance linguistique. En effet, parler ne consiste pas en la juxtaposition de phones invariants, comme en témoignent les difficultés liées à la reconnaissance automatique de la parole. La coordination des gestes articulatoires recrutés pour la réalisation d’une séquence de parole est soumise à l’influence de divers facteurs contextuels. Les caractéristiques du signal acoustique résultant sont donc variables, et constituent un enjeu de taille pour les modèles de production et de perception. Comment retrouver les paramètres qui définissent la « monnaie d’échange » (ou invariance) encodée par le locuteur et décodée par le récepteur ?

En guise de réponse, du moins partielle, à cette question, les phénomènes de coarticulation ont suscité beaucoup d’intérêt. Définie comme les variations de mouvement articulatoire associé à une unité donnée (Perkell et Matthies, 1992; Cathiard, 1994), la coarticulation peut être la conséquence de l’influence d’un segment environnant, ou de la coordination de plusieurs articulateurs recrutés pour la réalisation d’un but (par exemple, la projection et la fermeture des lèvres influencent le mouvement de la mandibule lors de la production de /y/). L’étude du premier type de coarticulation permet de mettre au jour des conclusions importantes concernant les processus de planification et de contrôle des segments, de même que les propriété inertielles et biomécaniques des organes articulatoires. Si de nombreux travaux ont porté sur la coarticulation en parole chez des sujets adultes, force est de constater l’état lacunaire des travaux sur le développement de ce phénomène chez l’enfant. Dans le cadre de ce projet, nous proposons d’étudier le développement de la coarticulation labiale chez l’enfant, sous l’influence de l’accent. Deux types de coarticulation sont considérés. L’anticipation d’un mouvement donné au cours de la séquence, décrite comme le début d’un geste articulatoire associé à une unité avant le début acoustique de cette unité, et la persévération de ce mouvement, c’est-à-dire la fin tardive du geste articulatoire par rapport à la fin acoustique de l’unité. Les données proviendront d’enregistrements audiovisuels des séquences /iCy/ et /yCi/ (où C correspond à 0, 1, 2, 3 ou 4 consonnes non arrondies c’est-à-dire sans projection labiale), réalisées par des locuteurs âgés de 4 à 10 ans ainsi que par des adultes. Par l’étude de l’anticipation de la protrusion labiale (projection des lèvres lors de la production de /y/, par exemple, par opposition à /i/), nous prévoyons caractériser des patrons de développement de la production et du contrôle de ce geste articulatoire, selon les modèles théoriques actuellement proposés (time-locked, look-ahead, hybrid et MEM). En revanche, l’analyse de la persévération du mouvement de protrusion labiale sera l’occasion de comparer l’influence de l’inertie et de la biomécanique des articulateurs au cours de la croissance. Nous prévoyons également étudier la réalisation de ces mouvements dans différentes conditions accentuelles, puisque dans certaines de ces conditions (présence d’un accent d’emphase), les phénomènes de coarticulation sont réduits, faisant ainsi « émerger » le segment qui se trouve minimalement influencé par le contexte.

Les retombées de ce travail seront importantes dans les domaines de la recherche fondamentale ainsi que des applications pratiques. En effet, tant dans les domaines de l’acquisition et du développement du contrôle moteur que dans la production (planification et séquencement) des unités de parole, les données articulatoires et acoustiques de séquences produites par des enfants sont manquantes. Leur rôle est pourtant crucial dans l’édification des théories. Par ailleurs, nos résultats viendront enrichir les connaissances en orthophonie, où la recherche de stratégies de rééducation doit nécessairement s’arrimer aux avancées des théories du développement du contrôle moteur.


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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 28 juin 2010